Crise du lien social

L’évolution démographique et l’explosion de nouvelles formes de migration accroissent la perception des différences entre milieux, entre cultures, entre quartiers, entre régions du monde. Au lieu d’un rapporchement et d’un enrichissement réciproque que nous avaient fait miroiter de nombreux modèles théoriques d’intégration, cette dynamique entraîne toujours plus de cloisonnements. Les milieux sont devenus étrangers les uns aux autres. Les lieux géographiques eux-mêmes deviennent des enjeux de territoire, sont occupés par certains groupes à l’exclusion d’autres. En réalité, tous les milieux se sont appropriés des territoires confinés qui obligent à la séparation plus ou moins inconsciente d’avec ces autres groupes devenus étrangers.

Ce processus s’est mis en place petit à petit. Aujourd’hui, les médecins, les enseignants ou les avocats n’habiteront plus dans les quartiers défavorisés ou immigrés, les moins aisés n’auront plus les moyens d’accéder au centre des villes, les intellectuels et les politiques se satellisent hors de la rue et de la vie populaire. La crise du lien social réside dans le fait que la rencontre des milieux ne se fait plus, si ce n’est par média interposée, créant des images fantasmatiques et simplifiées. Les intellectuels croient connaître le peuple, les ruraux fantasment la ville ou les quartiers difficiles, les jeunes jugent le monde des adultes et des dirigeants oppresseur et inégalitaire. Chacun se construit une image de l’autre qu’il s’imagine réelle et qu’il se sent en mesure et en droit de juger, d’évaluer.