Une histoire personnelle...                                                                 (Extrait en BD, cliquez sur l'image)

 

« Quand je regarde en arrière, je me rends compte que mes obsessions d’enfant ont façonné mes désirs et mes actes d’adulte.  C’est pourquoi il est si intéressant de comprendre les histoires singulières. Si je fais le choix de raconter en partie la mienne, c’est parce que ce que je suis détermine en grande partie ce que je fais. Et c’est exactement ce que les gens cherchent à comprendre quand ils sont engagés dans une thérapie sociale. Qui suis-je ? Qu’est-ce qui en moi m’amène à me conduire ainsi ? Comment puis-je changer ? Quelles sont mes zones d’ombre et comment les accepter ? Qu’est-ce que     j’accepte de mettre en pleine lumière et pourquoi ? Que puis-je créer à partir de mes forces mais aussi de mes faiblesses et de mes blessures?

Je suis né dans une famille juive émigrée de Pologne. Mes quatre frères et mes grands parents ont disparu pendant la seconde Guerre mondiale. J’ai vécu mon enfance avec difficulté, traversé par le désespoir et la violence, la haine de soi et la peur des autres. Mon père était analphabète, mais fier de lui-même. Il n’avait pas honte de son manque de culture, de ne  pas connaître le monde des idées et des livres. Il m’a transmis le doute et m’a appris indirectement à n’être dupe d’aucune idéologie, à ne pas croire aux doctrines infaillibles, ce que je me suis toujours bien gardé de proposer moi-même. J’ai été amené très tôt à me demander : « pourquoi cette haine ? ». Enfant, j’entendais par les autres les récits des massacres et je percevais la souffrance totalement muette  de mon père qui avait perdu ses enfants et ses parents. Une souffrance qu’il  cachait derrière le rire et la dérision, et surtout le silence. J’ai passé mon enfance à avoir peur de l’ennemi. La haine et la peur ont hanté mon enfance et c’est encore aujourd’hui une obsession. Le but que je poursuis - et qui me poursuit ! -, de soulager une souffrance infligée par un ennemi obscur me vient de cette enfance.

J’ai eu dix métiers différents, cent maisons, une vie familiale chaotique et j’ai vécu longtemps avec le sentiment de mon infériorité, pour ne pas dire, de ma monstruosité. Il a fallu que je comprenne un jour le sens de mon existence. Mes faiblesses sont alors devenues mes forces. Mon instabilité, dont j’avais toujours eu un peu honte, m’avait permis de connaître tous les milieux, des personnes de toutes conditions et de toutes origines. Cette marginalité à la fois subie et choisie, qui m’avait au départ empêché de m’insérer « normalement » dans la société, m’a donné du recul par rapport aux croyances communément acceptées. Cette vie un peu confuse m’a empêché de devenir l’« expert » que la société nous invite à représenter lorsqu’elle juge notre expérience et notre niveau suffisants. Cette vie m’a obligé en même temps à m’ouvrir à toutes les sources d’information existantes, y compris les plus humbles et les plus méprisées. Professeur, éducateur, animateur, conteur, comédien, viticulteur, psychothérapeute, formateur, j’ai vécu plusieurs vies et j’ai entendu toutes les histoires de vie de ceux que j’ai rencontrés. Leurs paroles et leurs émotions m’ont accompagné dans ce chemin d’errance. Chemin qui m’a conduit là où je suis. La conscience de cette fragilité personnelle m’a empêché de me juger supérieur à ceux que je croisais sur ma route. Elle m’a permis aussi d’être réceptif à leur propre fragilité, de reconnaître en même temps leur courage et leur force.

Quand je suis devenu thérapeute, mon sujet s’est précisé et pourrait se résumer par les termes de Freud dans Le Malaise dans  la Culture : « La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? » Après un long travail sur moi-même, j’ai suivi ma voie avec acharnement et persévérance, sans dévier de la direction que j’avais choisie. « Fasciné par cette lutte éternelle entre la santé et la maladie », je suis entré dans la    fournaise des violences et des haines. J’ai essayé, expérimenté, fait des erreurs, connu des échecs. Mais j’ai continué. J’ai puisé dans toutes les disciplines pour construire ma démarche : philosophie, psychanalyse, psychothérapie, médecine, anthropologie, sociologie, histoire, politique, littérature… J’y ai trouvé la confirmation de mes intuitions et une certaine unité intérieure. »

Extrait du livre « Bien Vivre avec les autres » Ed. Larousse    

 

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